Jeunes dramaturges espagnols


Eduardo Pérez-Rasilla

Traduction de Karima Khouya

Les difficultés croissantes à faire jouer leurs pièces ne découragent pas tous ces jeunes espagnols qui choisissent l'écriture dramatique comme forme d'expression. Peu importe que les pouvoirs publics dédaignent manifestement le théâtre, ou que les producteurs privés préfèrent ce que l'on appelle d'ores et déjà le théâtre de franchise : la profusion de spectacles à succès – de préférence musicaux –dans le monde anglo-saxon. La réponse à ce phénomène est une liste considérable de dramaturges, de qualité certes différente, mais auteurs d'une œuvre consciente et résolue qui embrasse les différents genres dramatiques et les styles les plus divers. Parallèlement à cela, il faut peut-être envisager un autre fait d'autant plus significatif : la multiplication de cours et de séminaires sur l'écriture théâtrale et l'établissement d'une spécialité dramaturgie et écriture dramatique dans les institutions académiques officielles de niveau universitaire consacrées à l'étude du théâtre. Certains dramaturges vétérans y exercent comme professeurs : Alonso de Santos, Cabal, Sirera, Amestoy et, principalement, Sanchis Sinisterra.

Ayant conscience que tout panorama général ou spécifique tient beaucoup de l'arbitraire voire de l'injuste, nous proposons ce survol succinct de certains dramaturges qui nous semblent être les plus représentatifs, choisis parmi ceux qui n'ont pas encore franchi la quarantaine. Rodrigo García, Juan Mayorga, Antonio ?lamo, Ignacio García May, José Ramón Fernández, Yolanda Pallín, Pedro Víllora, Alfonso Plou, mais aussi Luis Miguel González, Raúl Hernández, Itziar Pascual, Rafael González, Francisco Sanguino ou Julio Escalada, et, pour les catalans, Sergi Belbel, Lluïsa Cunillé, Paco Zarzoso ou Jordi Galcerán, sont les noms qui ont la plus grande portée, parmi beaucoup d'autres encore, qui écrivent tant en castillan, qu'en catalan, en galicien ou en basque.

L'œuvre dramatique de Rodrigo García fait preuve d'une recherche de langages qui s'écartent des formes conventionnelles, dans des spectacles qui ont initialement été inspirés de Müller ou Bernhardt puis du langage des performances ou encore de la combinaison d'actions scéniques couplées de projections, de vidéos, de musique, etc. La parole n'est pas toujours soumise à l'action ou à la possibilité de dialogue, mais elle cherche en outre un usage au-delà d'elle-même, qui, par moments, la rapproche de l'emploi traditionnel du monologue, de l'interpellation directe du public ou de la narrativité.

Dans ses derniers travaux, García a également cherché à intensifier son ton acerbe comme pour démontrer un refus viscéral et agressif des critères de fonctionnement d'une société destructrice et déshumanisante. Sa réponse consiste à pousser à l'extrême cette capacité de destruction et, à travers une transformation esthétique, à la renvoyer avec violence à un public dont il attend peut-être une réponse aérée et lucide face à cette société qui semble produire comme une nausée et un découragement chez le dramaturge. Parmi ses premières pièces, souvenons-nous de Matando Horas ou de Acera derecha, et de Dinero, After sun ou J'ai acheté une pelle chez Ikéa pour creuser ma tombe (Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba) parmis les plus récentes.

Les pièces de Mayorga et d'?lamo, tout en étant très différentes, se ressemblent dans leur caractère éminemment intellectuel et dans leur dessein ambitieux de comprendre l'histoire contemporaine. A travers leur écriture défilent des personnages, des situations et des causes emblématiques du siècle récemment achevé, toujours étudiés d'une perspective nouvelle et critique, toujours théâtrale, qui peut mettre la lumière non pas sur la biographie personnelle de ces derniers, mais sur le sens de leurs actes dans la sphère publique. Ces dramaturges, et d'autres de la même génération tel qu'Ignacio García May, expriment en outre leur obsession pour ce que l'on pourrait appeler la présence du mal dans le monde.
Mayorga établit dans son théâtre une tentative de compréhension – dramatique et critique – de ces modes de pensée qui lui sont étrangers : du fascisme et de la tyrannie ( Le traducteur de Blumemberg, El jardín quemado, Más cenizas, etc.) à la pensée réactionnaire de la droite moderne (La boda de Alejandro y Ana), parfois avec un caractère théorique et général, et d'autres fois en partant de problèmes politiques concrets. Et cette tentative de compréhension les incite également à chercher de nouvelles perspectives, envisageant certains sujets incommodants, comme la relation entre l'intellectuel et le pouvoir (Cartas de amor a Stalin), ou la dépendance créée par certains liens professionnels ou affectifs (El gordo y el Flaco). Et toujours, ce motif suggestif de la construction de l'identité.

Antonio ?lamo provoque une certaine stupeur lorsqu'il considère notre histoire contemporaine comme la conséquence d'une soûlerie ou d'un délire fébrile d'êtres aux ambitions démesurées ou de vieillards maniaques et souffreteux dans Los borrachos, ou Los enfermos, ses deux pièces les plus importantes et dans lesquelles on retrouve ses influences brechtienne et expressionniste. Ici, le mal devient concret dans l'emploi de la terreur comme forme de gouvernement. Et cette terreur acquiert à son tour une dimension physique ou corporelle avec la bombe atomique (Los borrachos) ou le cadavre d'Hitler (Los enfermos), et se mêle en outre au doute et à l'illusion, à la capacité de manipuler les volontés grâce à la superstition qu'engendre l'aspect macabre.

Ignacio García May s'est fait connaître très tôt avec Alesio, un jeu métathéâtral désinvolte et ironique. Depuis, son écriture est portée par un esprit itinérant, aventurier et exotique. Ses personnages sont des êtres inquiets et nomades, et ils agissent selon des critères d'une moralité discutable. L'œuvre de García May est quant à elle imprégnée de modèles littéraires (en général plus narratifs que théâtraux), mythologiques, cinématographiques, publicitaires et même de références propres à la bande dessinée.
Les personnages de Los vivos y los muertos, l'une de ses dernières pièces, sont des aventuriers sans scrupules, même s'ils portent en eux le sens de l'honneur et du professionnalisme, ou peut-être est-ce simplement une sorte d'élégance propre aux hommes de fortune. Eternels voyageurs à la recherche de quelque chose, ils comprennent que cette quête perpétuelle est précisément ce qui justifie leur existence. L'écho de El corazón de las tinieblas de Conrad – la curiosité, l'exotisme, la magie, l'aventure et la présence du mal ou du rationnellement inexplicable – résonne dans les pièces de García May, comme El dios tortuga, Los vivos y los muertos et Lalibelá.

Les dramaturges José Ramón Fernández et Yolanda Pallín, tous deux auteurs d'une œuvre personnelle considérable, ont eu un succès sans précédent avec la Trilogía de la Juventud, projet qu'ils ont élaboré ensemble ainsi qu'avec le metteur en scène Javier G. Yagüe et qui regroupe Las manos, Imagina et 24/7. Le but est d'analyser la jeunesse espagnole de la guerre civile à aujourd'hui. Las manos se situe dans la campagne castillane des années quarante vécues dans l'oppression. Dans Imagina le vertige des années soixante et début soixante-dix se substitue à ce rythme lent. Une génération après, l'Espagne se transforme en une terre d'immigration urbaine et de développement industriel, déconcertée face à des événements qui exigent une prise de décision. 24/7 présente la jeunesse actuelle, entourée d'ordinateurs qui invitent à une communication rapide, mais qui vont à l'encontre d'une compréhension meilleure des individus entre eux et avec la génération précédente. Ils vivent dans cette virtualité qui semble caractériser notre époque.

Le recours au jeu du double ou à la quête rituelle d'une identité incertaine est manifeste de l'expérience initiatique comme objet d'inspiration de l'écriture de Víllora qui prend forme à travers une trame complexe de métaphores, de références et d'allusions. Dans Amado mío, El ciego de Gondar ou La misma historia, on explore l'enfance des personnages en quête de ce conflit entre le désir ou les illusions intimes et profondes d'un côté, et la contrainte, qu'ils ont ressentie comme arbitraire, cruelle et dénuée de sens. L'environnement familial est vu comme un élément obsédant et oppressant et il devient un symbole de pouvoir écrasant ou annihilant.

Alfonso Plou, qui a débuté avec une écriture plus expérimentale, s'est ensuite tourné vers la reconstruction dramatico-littéraire de biographies d'artistes célèbres tels que Lorca, Dalí, Buñuel, Picasso, etc.

Luis Miguel González s'inspire pour son œuvre de la fascination que produit le mythe. C'est ainsi qu'il a traduit dans un langage contemporain des thèmes mythologiques classiques (Tebas motel) ou qu'il a imaginé de nouveaux mythes, enracinés dans les goûts sociaux et esthétiques d'aujourd'hui (La negra) ; Raúl Hernández Garrido, qui avec Luis Miguel González, Juan Mayorga, José Ramón Fernández et le metteur en scène et dramaturge Guillermo Heras forment le collectif Astilleros, s'est également intéressé à l'utilisation de la mythologie comme moyen d'interpréter les conflits politiques latino-américains.

Itziar Pascual, auteur d'une œuvre protéique à l'écriture soignée, combine les éléments lyriques, mythiques et rituels, sur le mode du compromis politique et social et de l'humour aigre-doux et intimiste dans des pièces comme Las voces de Penelope, Hollyday out, Blue Mountain, etc.
Rafael González et Paco Sanguino ont écrit seuls ou en collaboration un nombre considérable de pièces dans lesquelles l'humour noir et la cruauté essaient de pénétrer la trame complexe des relations interpersonnelles, comme on peut l'observer dans La confesión de un hijo de puta ou Creo en Dios.

Dans une registre différent, Julio Escalada propose des formules visant à moderniser la comédie classique, toujours en l'allégeant et en l'enjolivant avec une touche amère qui fait office de contrepoint dans des titres comme Primavera (Cuatro estaciones). Mais n'oublions pas d'autres dramaturges intéressants tels qu'Angélica González (Lidell zoo), Maxi Rodríguez, Borja Ortiz de Gondra, Pedro Rivero, Antonio Morcillo, Miguel ?ngel Zamorano, Arturo Sánchez Velasco, Eva Hibernia, ou d'autres plus jeunes encore tels que Luis García-Araus, Pilar Campos, Gracia Morales, Dámaris Matos, etc.

Sergi Belbel est quant à lui fortement influencé par l'écriture de Sanchis Sinisterra, mais son référent le plus significatif est l'œuvre d'Arthur Schnitzler, à qui il a emprunté l'histoire de La Demoiselle Elsa pour sa pièce Elsa Schneider, et de qui il s'est inspiré pour composer ce qui est peut-être son chef-d'œuvre, Caricias, écrit sur le modèle de La ronda. Comme dans la pièce du dramaturge autrichien, l'âpreté verbale et l'habileté à dévoiler et exprimer les fictions, les contradictions, les peurs et l'hypocrisie sexuelle d'une société, s'allient à une incroyable maîtrise technique et une capacité à théâtraliser les situations. Belbel est également l'auteur de Morir, Tàlem, La sangre, El tiempo de Plank, Después de la Lluvia. On retrouve dans chacune de ses pièce ce goût de la complexité structurelle et, en ce qui concerne les contenus, cette propension à être le miroir d'une violence démesurée ou d'une cruauté raffinée.

Lluìsa Cunillè a écrit de nombreuse pièces seule et certaines en collaboration avec Paco Zarzoso. L'emploi de l'inachevé et du fragmentaire, la versatilité des matériaux utilisés, l'absence de structure apparemment logique, la liberté dans l'organisation spatio-temporelle des histoires, le resserrement de la trame, etc., sont des caractéristiques omniprésentes de son écriture, bien que ces traits gagnent aujourd'hui les générations plus récentes de dramaturges, dont Paco Zarzoso, auteur de quelques pièces écrites en collaboration avec Lluìsa Cunillè comme Viajeras. Cette histoire, d'un lyrisme subtil, est caractérisée par un humour à peine ébauché, une attitude compréhensive face à la faiblesse et au manque mais également face aux extravagances de leurs personnages qu'ils contemplent avec ironie et tendresse. Et il faudrait y ajouter ce goût de l'énigmatique, des histoires ouvertes et délibérément indéfinies. La légèreté des fils conducteurs est inséparable du contrepoids d'un contenu métaphorique fort et du pouvoir dramatique des situations. La marque de Sanchis Sinisterra est visible dans ces propositions de reconstruction ou de jeu découlant de l'ambiguïté des scènes et de la combinaison de cette informalité apparente, le tout élaboré méticuleusement dans sa structure.
Vacantes o Rodeo fait partie de l'œuvre "en solitaire” de Cunillé. Quant aux pièces "en solitaire” de Zarzoso, il convient de citer son remarquable Mirador.
Jordi Galcerán a sobrement affirmé sa maturité avec des textes comme Palabras encadenadas ou Dakota, dans lesquels il fait preuve d'une construction parfaitement maîtrisée qui tendrait à appartenir à un sous-genre que l'on pourrait qualifier de comédie perverse, plutôt proche de certaines œuvres de Belbel.

Mais il y a beaucoup d'autres jeunes dramaturges dans la dramaturgie catalane, dont Beth Escudé, Jordi Sánchez, Sergi Pompermayer, Xavier Puchades, David Desola, ou d'autres plus jeunes comme Mercé Sarrias, Victoria Szpumberg, Marilia Samper, Jordi Gomar, etc.